Johann
Le Guillerm
en apesanteur

Johann Le Guillerm est né et a grandi sur la planète cirque, la seule, peut-être, qui pouvait accueillir un individu aussi hermétique aux lois et aux usages du monde dit « normal ». Il avait à peine 16 ans quand il a intégré la première promotion – mythique – du Centre national des arts du cirque, à Châlons-en-Champagne. Et, très vite, il a été considéré comme un petit génie, qui tracerait un chemin à nul autre pareil.

RECHERCHE TOUS AZIMUTS
C’est ce qui s’est passé. Johann Le Guillerm a créé sa compagnie, Cirque ici, en 1994, et un premier spectacle solo, Où ça ?, qui déjà a beaucoup fait parler
de lui, et a tourné pendant cinq ans. Puis, en 2002, il s’est lancé dans un projet fou, nommé Attraction : une recherche tous azimuts sur l’équilibre, les points de vue, le mouvement, la matière et le temps, dont le cœur est un spectacle-culte, Secret, qui n’a cessé de tourner, tout en mutant progressivement, en France et dans le monde entier, depuis quinze ans.

L’attraction de la planète Le Guillerm ne s’est jamais démentie, au fil des années. Elle s’est développée en allant voir de plus en plus du côté des arts plastiques, de la pataphysique, des alternatives écologiques, de l’ingénierie, de l’art « in situ » ou « hors les murs ». […] Cet univers tel qu’il était exposé, en janvier et en février, à la Friche la Belle de Mai, à Marseille, et tel qu’il le sera, à Nantes, pendant un an, au fil d’un vaste projet, donne un peu le vertige. Concrètement ? Des installations, des machines, des bidules, des trucs que l’on ne sait même pas comment nommer. Un monde avec son langage, sa grammaire, son vocabulaire propre. Un pays où les pommes de pin écrivent, où les pelures de clémentine dressent la nomenclature de la faune et de la flore, où une petite planète herbue nommée « la motte » poursuit sa révolution tranquille. Plus précisément encore ? Johann Le Guillerm invente le livre à multiples faces, appelé « L’Infermable », qui fait tourner sur lui même ses signes cabalistiques ; Le Tractochiche ou La Jantabuée, machines – usines à gaz qui se meuvent par la lente fermentation d’un paquet de pois chiches ou L’Impalpable dépose de buée sur les jantes d’une roue ; de grandes sculptures en bois, Les Architextures, qui semblent naître, sans clou, ni vis, ni colle, de son propre corps, et infiltrent l’espace, qu’il s’agisse de celui de la piste de cirque ou des paysages urbains.

SORCIER PATAPHYSIQUE
Le lien entre tout cela ? La « science de l’idiot » de Johann Le Guillerm, telle que l’expose dans Le Pas Grand Chose cet homme qui n’a eu de cesse de « démêler le monde pour créer (son) propre sac de nœuds ». Si la pataphysique est « la science des solutions imaginaires », telle que définie par Alfred Jarry, alors Le Guillerm est bien un grand sorcier en la matière. Comment faire le tour d’un objet ou d’un monde, aussi petit ou immense soit-il ? Comment faire le tour de son propre monde, à la fois microscopique et macroscopique ? En multipliant les points de vue. Johann Le Guillerm, l’homme de la piste ronde, l’homme du corps – acrobate exceptionnel, entre autres qualités –, joue au chamboule-tout : c’est par le théâtre, cet espace frontal, et par les mots, qu’il se raconte dans cette nouvelle création. Et c’est bien.

[…] « S’il y a mille manières de voir les choses, n’y a-t-il pas mille manières de ne pas les voir ? », précise-t-il. En quinze ans, il semble ne pas avoir changé d’un iota. Son étrangeté est intacte, qui pourrait être celle d’un alchimiste venu d’un Moyen Âge du futur, avec son crâne rasé, ses deux longues tresses qui serpentent dans son dos, et son regard bleu d’une intensité venue d’un autre monde.

« LÉONARD DE VINCI DU CIRQUE »
Dès ses débuts, les superlatifs lui sont tombés dessus comme à Gravelotte. Il a même été surnommé le « Léonard de Vinci du cirque », en raison de son inventivité, de son goût pour les machines extraordinaires, de son talent de constructeur, de son univers à la croisée de l’art et de la science et de sa virtuosité. Ces dithyrambes le laissent de marbre. « La comparaison me semble tout simplement fausse, se contente-t-il de dire. La science de l’idiot, c’est l’inverse de la démarche de Léonard, et tout l’univers que j’ai créé repose sur des pratiques minoritaires. » Le gamin qui avait arrêté l’école à 15 ans et demi, parce qu’on lui avait diagnostiqué des tendances autistiques, n’en est pas moins devenu un des grands artistes d’aujourd’hui, adoubé comme tel par la papesse de l’art contemporain, Catherine Millet, dans sa revue Art Press. Mais alors, cirque ou pas cirque ? Sur quel territoire artistique assigner Johann Le Guillerm ? « Peut-être que ce que je fais maintenant, c’est une sorte de cirque mental, qui se traduit sous des formes variées et ludiques, analyse-t-il. À l’époque où j’ai commencé, ce qui m’intéressait, c’était d’explorer les frontières du cirque. Aujourd’hui, j’explore les frontières du monde. » Si vous voulez voir comment le trémoussement de la serpentini – autrement dit une banale pâte au beurre en forme de tortillon – , le soir au fond de votre cuisine, débouche sur des gouffres métaphysiques et néanmoins sur une hilarité irrépressible, allez voir Le Pas Grand Chose. Ce n’est pas rien.

Fabienne Darge,
Le Monde, 25 mars 2017

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